Grand prix du jury pour « We were Rebels »

Hier soir, lors de la cérémonie de clôture du Festival International du Film des Droits de l’Homme (FIFDH) de Paris, le jury a décerné son grand prix dans la compétition officielle au film We were Rebels de Katharina von Schroeder et Florian Schewe. A travers la figure charismatique d’Agel, ancien enfant-soldat devenu directeur d’une ONG, les réalisateurs captent deux années-clefs dans l’histoire du Soudan du Sud, depuis l’indépendance en 2011 jusqu’au basculement dans la guerre civile en 2013. Un documentaire au propos poignant et à l’esthétique soignée.

Le Soudan du Sud : un Éden en guerre

Grand comme la France et la Belgique réunis et peuplé par 9 millions d’habitants, le Soudan du Sud est une terre verdoyante et fertile, arrosée par le Nil blanc et le Bar el-Ghazal. Les réalisateurs filment avec beaucoup de délicatesse la beauté des paysages, des visages, des tissus, des bijoux, des lumières… C’est une terre pleine de promesses qu’ils nous donnent à voir, malgré un contexte particulièrement difficile. 90% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, la corruption atteint des niveaux records, l’unité de la nation est mise en péril par des conflits ethniques et l’économie est totalement dépendante du pétrole.

Le Soudan du Sud, majoritairement africain et chrétien, a pris son indépendance le 9 juillet 2011 après 22 ans de guerre civile contre le gouvernement arabe et musulman du Nord. Bilan : 2 millions de morts et plus de 4 millions de déplacés, soit l’un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est donc sur les cendres encore chaudes de cette guerre que le Soudan du Sud va tenter de se (re)construire.

Le film s’ouvre sur la fête qui accompagne la déclaration d’indépendance. Le peuple est en liesse, l’espoir triomphe et personne – surtout pas Agel, le « héros » du film – ne veut croire que cet État est mort-né.

La vie d’Agel

Pendant deux ans, les réalisateurs ont accompagné Agel dans son quotidien de capitaine de l’équipe nationale de basket puis de directeur d’ONG pour l’accès à l’eau potable au Soudan du Sud. Cet ancien enfant-soldat qui a combattu au sein des forces rebelles a choisi de consacrer toute son énergie à la réussite de son pays. Avec une détermination farouche et un optimisme non dénué d’aveuglement, il s’engage corps et âme pour que le Soudan du Sud devienne « prospère, uni et démocratique ».

Agel pourrait être un personnage de fiction. Sa vie et sa personnalité, captivantes et complexes, sont celles d’un héros de roman. S’il défend aujourd’hui des valeurs de paix et de démocratie, Agel est marqué à vie par son passé d’enfant-soldat. « Si tu es plongé trop longtemps dans la guerre, tu finis par l’aimer », dit-il. Entre traumatisme et fascination, il raconte son expérience dans l’une des scènes les plus marquantes du film. Assis sur un lit, un fusil AK-47 dans les mains, il fait semblant de tirer une rafale et dit :

J’adore. Le Libérateur ! Merci, Mikhaïl Kalachnikov. Sacré taré. Comment tu veux concevoir une arme comme ça ? Quand tu vois quelqu’un qui a été la cible d’un AK-47, tu dirais que cette personne a été renversée par un camion. C’est une arme conçue pour des pauvres comme nous. […] L’entraînement était terrible. Extrêmement traumatisant. Ils s’en fichaient que tu puisses mourir.

La scène est filmée simplement, sans aucune intervention extérieure et en laissant à Agel le temps de dérouler son histoire. Pour nous autres, jeunes et moins jeunes spectateurs n’ayant jamais connu la guerre, cela suffit à faire voler en éclats tous nos repères.

La métaphore du match de Basket

Au cours du film, on apprend qu’Agel a étudié et travaillé huit ans en Australie. Il appartient donc à l’élite intellectuelle, et probablement économique, de son pays. Une élite éclairée et constructive, par opposition aux dirigeants qui se déchirent et replongent rapidement le pays dans le chaos. Pour illustrer cette incapacité à exercer le pouvoir dans l’intérêt commun, les réalisateurs passent par une astucieuse métaphore : le match de basket.

A la mi-temps du match qui oppose le Soudan du Sud à l’Ouganda, une nuée d’entraîneurs s’agglutine autour des joueurs sud-soudanais et se coupe la parole pour donner son analyse, son conseil, sa remontrance… Jusqu’à ce qu’Agel explose :

Il y a trop de coachs ! Ça devient n’importe quoi à cause d’eux. Un seul coach suffirait ! On ne comprend rien à ces conneries !

A l’échelle du terrain de basket comme à l’échelle nationale, l’ivresse du pouvoir mène tout droit à la défaite. En juillet 2013, le président Salva Kiir limoge son vice-président Riek Machar après que celui-ci lui a fait part de sa volonté de se présenter aux élections présidentielles. Par la suite, Salva Kiir accuse Riek Machar d’avoir fomenté un coup d’État. Une nouvelle guerre civile s’engage alors, opposant les Dinka (le groupe ethnique majoritaire au Sud-Soudan, favorable à Salva Kiir) aux Nuer (favorables à Riek Machar).

Les dernières images du film montrent des villages détruits, des maisons incendiées, un camps de réfugiés, des cadavres. Deux années seulement se seront écoulées avant qu’Agel ne reprenne les armes. Mais la guerre s’est totalement vidée de son sens. Jusqu’en 2005 il se battait pour la reconnaissance de son pays ; aujourd’hui il tue ses propres frères :

Je n’ai plus ressenti cette envie de partir en guerre. […] Avant, nous luttions pour la liberté, l’indépendance et l’avenir du peuple sud-soudanais. Nous combattions l’asservissement, l’islamisation et l’arabisation forcées. Il y a avait des motivations concrètes. […] Mais maintenant, nous nous entretuons en vain.

On repense alors à un débat qu’Agel a eu un peu plus tôt avec un collègue de son ONG. C’est la nuit, durant la saison des pluies. Le 4×4 de l’ONG s’est embourbé au milieu de nulle part. Les insectes, les oiseaux et les grenouilles s’époumonent.  Pour le collègue d’Agel, c’est le pays entier qui est embourbé :

Il n’y a rien qui laisse espérer en des jours meilleurs. On n’est au courant d’aucun projet. […] On voit bien que l’enfant [le Soudan du Sud] ne survivra même pas.

Agel laisse à peine parler son collègue. Il le discrédite en une phrase : « Tu es à des années lumières de la réalité politique », et lui oppose un discours volontariste :

Si tu penses que ton pays va échouer, il échouera. Si tu crois en lui, il réussira. Ton pays dépend de toi.

La confiance affichée d’Agel sera balayée quelques mois plus tard. Un récent article paru dans Libération témoigne de la barbarie de la guerre civile qui a débuté en 2013, et rapporte les chiffres établis par l’ONU : 50 000 morts et 2,3 millions de déplacés. Bilan provisoire.

Julie Briand

Regardez la bande-annonce de We were Rebels, de Katharina von Shroeder et Florian Schewe en suivant ce lien.

Merci à Emmanuelle Hus et Arthur Simsa de l’École Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs (ESIT) pour le sous-titrage du film en français. Les extraits de dialogues repris dans cet article sont issus de leur traduction.

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